Bonjour ! Ou peut-être bonsoir, je n’ai aucune idée de l’heure qu’il peut être pour vous,
J’ai beaucoup pensé à vous ces temps-ci, et c’est la raison pour laquelle je vous écris. Je me suis demandé qui vous pouviez bien être, et pourquoi vous lisiez ces lignes.
Je ne crois pas que l’on vous ait forcé, après tout… Mais si c’est le cas et que mes mots vous ennuient, je vous en conjure, pardonnez-moi pour la gêne occasionnée, et arrêtez de me lire ! Surtout si un professeur vous a ordonné cette lecture (on ne sait jamais), longtemps après ma mort. Il n’y aurait pas pire chose pour moi que de savoir qu’une jeune âme pourrait me haïr à travers le temps et l’espace pour avoir chassé de son esprit une rêverie fantasque de liberté ou d’érotisme et d’y avoir imposé les divagations tardives d’un vieux coincé en mal d’inspiration.
Cependant, je vous l’ai déjà dit, je doute que l’on vous ait forcé, et d’autant plus maintenant que vous atteignez le quatrième paragraphe, sachant que le précédent vous exhortait d’interrompre cette lecture si vous aviez meilleure chose à faire. Vous pouvez aussi lire ce texte parce que je suis toujours vivant, et que vous m’aimez bien. Dans ce cas je vous remercie de votre attention, mais je ne prends pas le risque de vous renvoyer votre affection, car il est possible qu’elle ne soit pas réciproque.
Au-delà de ces deux première raisons peu plausibles, je crois que la principale raison pour laquelle vous lisez ce texte (car vous le lisez, soyez en sûr(e), je le sais), est que vous n’avez rien de mieux à faire. Et n’allez surtout pas entendre là que je m’en offusque ! Je pense que le monde, et particulièrement ma piètre littérature, doit beaucoup à l’ennui. Car, mon cher ami/ennemi/connaissance/inconnu, ne pensez-vous pas que sans ce sentiment négatif qui nous envahit lorsque nous n’avons rien de spécial à faire de nos mains et de notre tête, nous ne ferions justement rien de celles-ci ? Sans l’ennui, vous n’auriez jamais lu ce texte, car je ne l’aurais jamais écrit. Ce qui peut-être assez paradoxal, compte tenu de l’ennui qu’il vous procure en retour.
Je sens que vous commencez à vous poser une question. Vous vous demandez ce que peut bien être ce texte qui se déroule sous vous yeux. Et bien sachez que pendant cet instant intemporel ou celui-ci se déroule sous ma plume, je ne le sais pas moi-même. Ce pourrait-être un essai sur l’ennui, ce pourrait être l’introduction d’un roman ou d’un recueil… Mais je crois surtout qu’il s’agit d’une lettre qui vous est adressée, à vous qui prenez le temps de la lire, la joue posée sur votre main, devant votre écran, ou bien dans une bibliothèque, ou bien chez un ami, ou un ennemi, au travail, à la plage, à la piscine, dans les égouts … Ou mieux encore : dans les toilettes.
Être lu un jour sur les toilettes serait un immense honneur pour moi, car il faudrait pour cela que quelqu’un ait trouvé ce texte assez bon, drôle ou emmerdant pour le déposer à côté du trône où siègent tour à tour, dans l’ennui et la solitude, ses invités plus ou moins distingués. Si c’est le cas, eh bien, j’ai du mal à cacher mon euphorie entre les lignes ! J’espère ne pas trop vous déconcentrer dans cette lourde tâche quotidienne qu’est l’épanchement de nos besoins naturels. Je tiens d’ailleurs à avertir maintenant les hommes qui ne seraient pas assis qu’il serait mal avisé de ne pas garder un œil sur leur objectif en lisant ce texte. Il n’y a pas d’acrobates aux toilettes.
Dans le cas où vous désireriez vous faire une image de votre interlocuteur à sens unique (dans le cas contraire, je vous autorise à sauter ce paragraphe), imaginez-donc un grand jeune homme aux cheveux bruns en bataille, écrivant au stylo sur un bloc-notes à petits carreaux avec un sourire en coin, imaginant soudainement quelques dizaines d’hommes et de femmes de 6 à 96 ans cherchant à se faire une image de lui sur leurs toilettes.
En tous cas, si vous êtes bel et bien sur le trône et que vous lisez encore ce texte, vous avez très certainement un problème de digestion. En espérant que vous ne trouviez pas ça trop indiscret, je vous encourage de tout cœur. Mais peut-être avez-vous déjà fini votre affaire et que ce texte vous retient car il ne vous ennuie pas tant que ça, et vous m’en voyez très flatté. Pensez alors à transmettre mes amitiés sincères, et posthumes peut-être, à votre hôte qui a aimablement déposé cet écrit dans ses petits coins.
Et à ceux qui ne sont définitivement pas en train de faire leur besoins, et qui se seraient sentis délaissés par les derniers paragraphes, envisagez l’idée de déposer ce texte dans vos propres toilettes ! Ainsi, vous aiderez sans doute vos invités à se sentir moins seuls durant ces long instants obligés par dame nature, et peut-être même recevrez-vous mes compliments sincères après leur passage.
Il est d’usage de laisser une formule de politesse à la fin d’une lettre, je vais donc me permettre une originalité dont je me passe volontiers lorsque j’écris quelque chose de plus solennel :
En espérant que vous ne vous ennuyiez pas plus qu’avant cette lecture, et priant pour que vous ayez à votre disposition assez de papier pour ne pas donner à mon texte une utilité peu avouable, salutations,
Anaël.
Post-scriptum : Mes excuses si vous êtes manchot et que vous vous êtes senti discriminé au paragraphe 6, c’était tout à fait involontaire.